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Zimbabwe: Mugabe et les Anglais, un amour aigre-doux


Rédigé le Mardi 16 Février 2016 à 00:00 | Lu 13 fois

Robert Mugabe éprouve des sentiments aigres-doux vis-à-vis de l’ancienne colonie. Il affiche une réelle haine des Anglais qu’il rend responsables de tous les maux de son pays. Ses décisions et son comportement à travers les décennies témoignent néanmoins d’une réelle admiration pour la couronne et les conservateurs de la perfide Albion.



Doc Vikela est un jeune comique zimbabwéen âgé de 23 ans. T-shirt rouge et le regard forcément impertinent, il scrute chaque intervention télévisée de Robert Mugabe. « Il a un accent britannique très prononcé, son débit aussi est typiquement british. Il a un anglais de gentleman, très formel », assure le comédien tout en imitant les mouvements de tête du vieux président.

Robert Mugabe a été éduqué par des missionnaires catholiques blancs. Il a vécu un demi-siècle dans un pays régi selon les traditions de l’ancien empire. Premier ministre puis président, l’ex-révolutionnaire maoïste porte souvent des tailleurs de « Savile Row », les plus chics de Londres. La pochette est assortie à la cravate, rien de flamboyant, mais il est immanquablement élégant.

Il parraine encore la Zimbabwe Cricket Union, sport par excellence des ex-colons, et sa première voiture était une Triumph. « Il affirme mépriser les Anglais mais c’est un hypocrite, il est très british. C’est un gentleman, il est victorien dans ses manières. Il est imperturbable et ne hausse jamais le ton, c’est le plus colonisé de tous », confirme Tendai Biti.

Cet avocat et ex-membre du parti d’opposition MDC a collaboré de 2009 à 2013 avec Mugabe en tant que ministre des Finances du gouvernement d’union. Biti note aussi que les institutions du Zimbabwe portent encore les marques de l’ancienne colonie : « Le département du Trésor au Zimbabwe est totalement imprégné de la culture britannique. Au Zimbabwe, on peut aisément détourner des fonds lors d’appels d’offres truqués, en revanche pour se faire octroyer le moindre stylo, il faut remplir plusieurs formulaires ! C’est un système très conservateur. Au palais, les juges portent encore des perruques, et l’on dit encore "my Lord" ou "my Lady" aux magistrats du siège ! Quand j’étais jeune socialiste, je trouvais cela ridicule, mais aujourd’hui je trouve cet héritage plutôt positif, car cela apporte de la discipline. »

Une réelle admiration pour les conservateurs et la monarchie

Denis Norman, ancien président de l’Union des agriculteurs commerciaux blancs, a été nommé ministre de l’Agriculture à l’indépendance en 1980. Il se rappelle que Mugabe avait grand plaisir à recevoir la famille royale : « C’était un fervent soutien de la monarchie et de l’aristocratie en général. Nous les avons tous reçus ! La Reine et le duc sont venus, le prince Charles est venu deux, peut-être même trois fois, la princesse Anne est venue, le duc de York est venu, le prince Edouard est venu. Ils ont tous été très bien reçus par Robert Mugabe, il organisait des banquets en leur honneur, il aimait ces visites, ils étaient ses invités. »
En 2005, lors des funérailles de Jean Paul II sur la place Saint-Pierre à Rome, Robert Mugabe s’était faufilé entre les chefs d’Etat pour serrer la main du prince Charles, surpris et quelque peu gêné. Pour cause, Mugabe était déjà très controversé. Les violentes expulsions de fermiers blancs faisaient les titres de la presse anglaise.

L’arrivée de Tony Blair et la fin de la lune de miel

On retrouve pourtant deux constantes dans les discours du président au cours des deux dernières décennies. Ses allocutions durent aussi longtemps qu’une partie de croquet disputée. Elles comprennent aussi systématiquement un long chapitre sur les méfaits des impérialismes anglais et américains. Homophobe assumé, Mugabe a souvent raillé « le gang de gays qui travaille pour l’ancien Premier ministre Tony Blair ».

« Cette relation amour-haine n’avait rien à voir avec la famille royale en soit », tempère Denis Norman. Il poursuit : « Mugabe était un grand admirateur du parti conservateur en Angleterre, seulement il méprisait le parti travailliste anglais. » Le gouvernement New Labour de Tony Blair a en effet déclenché l’ire de Mugabe à son arrivée au pouvoir en 1997 lorsqu’il lui a sèchement signifié qu’il allait recevoir moins de livres sterling du « 10 Downing Street » pour financer la réforme agraire.

Mugabe aussi n’a rien obtenu des travaillistes Jim Callaghan et Harold Wilson durant les années soixante-dix, tandis que les conservateurs sous Thatcher ont pris l’initiative de la conférence de Lancaster de 1979 qui a mené à l’indépendance de l’ex-Rhodésie. Mugabe a même été très contrarié lorsqu’il a appris onze années plus tard la démission de Margareth Thatcher.

Son ministre Denis Norman lui a annoncé la nouvelle à la veille d’un sommet des chefs d’Etat d’Afrique australe au Swaziland. « C’était à l’hôtel, précise Norman, à l’issue d’une réunion de travail entre Mugabe, quelques ministres et des collaborateurs. Tout le monde dans la pièce s’est réjoui, les collaborateurs ont crié de joie. Mugabe, lui, a attendu, impassible, que le calme revienne, avant de demander à ses collaborateurs : pouvez- vous m’expliquer ce qui vous fait tant plaisir au juste ? Et bien, c’est la dame de fer, elle est partie, a tenté l’un d’eux. » Il poursuit : « Mais qui nous a accordé l’indépendance, a demandé Mugabe. Sans Margareth Thatcher vous ne seriez pas autour de cette table. Sa démission est la plus triste nouvelle que j’ai entendue depuis longtemps. Je m’en vais de ce pas lui écrire une lettre et la féliciter pour tout ce qu’elle a fait pour nous. »
Mugabe estime avoir été depuis trahi par les Anglais, et pas seulement par Tony Blair. La Reine Elisabeth lui a retiré sa distinction de chevalier de l’ordre de Bath, en 2014, ce qui a sans doute blessé un président, sensible à la reconnaissance selon son entourage. Mugabe cherche donc à se venger, mais ses moyens sont limités. Le coût des visas pour les citoyens britanniques s’élève désormais à 55 dollars, contre 30 dollars seulement pour les Européens continentaux. Dans une interview télévisée en 2014, Mugabe a affirmé que l’Angleterre s’était égarée : « Où est passée la sagesse ? Disparue. L’idéologie ? Partie elle aussi ! Et tous ces gens avec leurs habitudes de gays ? Honte sur eux ! Il n’y a plus de valeurs, j’ai pitié pour la Reine, la seule que j’admire, elle doit être désolée. » Il a conclu cette saillie par cette phrase désormais célèbre : « The British, they’ve gone to the dogs » ; une expression désuète typiquement anglaise, qui désigne le laisser-aller des hommes lors des courses de lévriers.


RFI
Rédigé le Mardi 16 Février 2016 à 00:00 | Lu 13 fois

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