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GABON. Méditations sur l’origine des Fang : quand la biologie moléculaire s’en mêle !





L’origine du peuple fang d’Afrique centrale a longtemps été au cœur de vifs débats universitaires. Nous y revenons sous une forme méditative pour la souplesse d’écriture et la liberté de ton. La première méditation relève d’un questionnement anthropo-mythique. Elle interroge les dépositions ethnologiques, les archives littéraires et les vestiges mémoriels se rapportant à certains traits physiques des Fang anciens (la pigmentation, la couleur des yeux) pour y voir la trace d’une histoire complexe. La seconde méditation tire argument de nos propres souvenirs et des informations recueillies dans le nord du Gabon. Ces informations ont plus ou moins levé nos doutes sur « l’épistémologie coloniale » suspectée de généralisations hasardeuses et d’interprétations fabulatrices. Quant à la troisième et dernière méditation, elle met en lumière les découvertes de deux équipes de chercheurs en biologie moléculaire. Ces chercheurs internationaux ont pu rattacher une partie du matériel génétique des Fang et de quelques groupes ethno-linguistiques du Cameroun à celui de certaines populations d’Eurasie, apportant des réponses pertinentes aux interrogations sur l’identité hybride des Fang anciens. Notre but ici n’est point d’alimenter la polémique ethnique au Gabon ; nous cherchons tout simplement à rendre public le fruit des lectures au cours desquelles nous croyons avoir fait une découverte significative sur un pan de l’histoire de l’Afrique noire souvent marquée de zones d’ombre. En tant qu’enseignant-chercheur, nous sommes bien dans notre rôle de diffusion, de vulgarisation et de promotion de la culture scientifique.



Première méditation

pourquoi Oyono Ada Ngone avait-il la « peau presque blanche » ?



L’histoire des Fang a souvent fait l’objet de spéculations, alimentées à la fois par certains ethnologues et les Fang eux-mêmes. Sans véritable preuve, ces derniers continuent de situer leur territoire d’origine quelque part dans la Vallée du Nil, entretenant le phantasme d’une parenté avec l’Egypte pharaonique. A l’instar de George Balandier, nous n’avons jamais caché notre scepticisme à l’égard des reconstructions savantes de l’histoire des Fang. Outre les légendes anciennes, cette histoire a pour principal site archéologique l’épopée mvet, une sorte de Bible censée recéler de riches matériaux permettant de pénétrer « l’identité narrative » de ce peuple ainsi que les principaux épisodes de son entrée dans l’histoire. Le mvet serait donc une fenêtre ouverte vers des temps à la fois mémorables et immémoriaux, un voyage menant à la rencontre avec le phénotype fang ancien. Philippe Tsira Ndong Ndoutoume, conteur, exégète et auteur de récits épiques, présente ce phénotype sous les traits d’Oyono Ada Ngone, l’un des ancêtres mythiques du peuple fang, inventeur putatif de la version martiale du mvet. Oyono Ada Ngone, écrit Tsira Ndong Ndoutoume, était un homme aux pouvoirs ma­giques, « grand, athlétique, regard insou­tenable, voix mélo­dieuse mais énergique, peau presque blanche, endu­rant au possible, il per­son­nifiait le type par­fait du Fang de l’époque. » Face à ce portrait fascinant, nous nous sommes toujours demandé si Tsira Ndong ne cherchait pas délibérément à « dénégrifier » le peuple fang en éclaircissant sa peau. N’y a-t-il pas derrière cette opération, proche d’une « chirurgie esthétique » à la Michael Jackson, une posture racia­liste plus ou moins dangereuse, cause d’irrémédiables malheurs au Rwanda en 1994 ? Question encore plus ontologique : Tsira Ndong n’était-il pas, inconsciemment, engagé dans un combat identitaire visant à débarrasser l’homme fang des stigmates de la damnation divine, passée par la bouche de Noé lorsque ce dernier condamna le cadet de ses fils et sa descendance à l’esclavage ?

Le fait est que nous attribuions « l’éclaircissement » de la peau d’un peuple fang foncièrement négroïde à ce que nous percevions comme une mythologie popularisée par de nombreux ethnologues, explorateurs et aventuriers euro­péens. Ceux-ci, manipulant les vestiges mémoriels d’anciennes légendes, avaient entériné, sans autres preuves que les récits oraux et quelques théories linguistiques hâtivement bricolées, l’hypothèse d’une origine des populations fang, localisée loin au nord-est du continent, en une région habitée « par des hommes blancs disposant de chevaux et maîtres dans le travail du fer. » Nous pensions donc, à tort, que Tsira Ndong Ndoutoume, ancien instituteur, servait de médiateur, sinon de chambre d’échos aux trou­vailles d’une anthro­pologie fabulatrice, qui avait établi un lien phylogénétique et culturel entre les Fang et les Ger­mains (Allemands). Ainsi le portrait d’Oyono Ada Ngone semblait-il sortir tout droit des travaux de Louis Franc. Une fois arrivé en Afrique, Louis Franc s’était attelé à « la résolution du problème ethnologique » que posaient les Fang. Il écrivait : « L’historien grec Zozime rapporte qu’en l’an 254 une bande de Francs traversa toute la Gaule, franchit les Pyrénées, pilla l’Espagne, pendant douze ans et alla se perdre en Afrique. […] On a dit à juste titre que le peuple Fang n’appartient pas à la race nègre dont il n’a ni la couleur, ni les traits, ni les che­veux. […] Beaucoup d’entre eux, s’ils étaient tout à fait blancs, pour­raient passer pour des Européens. La moustache à crocs des Ger­mains s’est transformée en deux crocs de barbe tombant raide sur le menton. La chasteté relative des Pahouins au milieu des populations noires qui les entourent est aussi à noter. La condition de la femme est la même que dans l’ancienne Ger­manie où la polyga­mie était permise aux chefs. Il est à noter, par exemple, que le mot ‘Oui’ dans l’intérieur se pro­nonce comme ‘ya’ des Allemands. » En raison de ces traits communs, conclut l’auteur, « il y a une parenté réelle entre les Germains et les Fang. »

Dubitatif face à une parenté aussi improbable — même si nous devons à la vérité historique de savoir ce que serait de­venue cette « bande de Francs », lointains précurseurs de Kurtz Au cœur des ténèbres —, nous accusions Tsira Ndong, malgré ses efforts de résurrection de notre mémoire histo­rique, d’être l’héritier d’une « épistémologie coloniale » mar­quée par une fâcheuse tendance à la généralisation, à la surinterprétation et à l’arrangement subjectif des faits. Cette ten­dance semblait avoir égaré nombre de chercheurs voulant s’appuyer sur les textes oraux pour reconstituer les épi­sodes enfouis de l’histoire africaine. Nous revenions, comme une obses­sion, au cas du « poète-guerrier-historien » dont Tsira disait être représentatif d’un phénotype fang aux traits caucasoïdes. Nous nous sommes alors de­mandé si Oyono Ada Ngone était un personnage historique ou mythologique. Surtout au regard de ses exploits surnaturels sur les champs de bataille, où, à en croire Tsira Ndong, « il se mettait à gronder, le tonnerre éclatait, une pluie torrentielle se déclen­chaient en trombes tourbillonnantes, aveuglant l’ennemi tandis que ses guerriers, nullement incommodés, se ruaient à l’attaque, décapitant tout sur leur passage. Les orages d’Oyono Ada emplissaient les épopées Mvett. » Etait-ce là le comporte­ment d’un être réel ? Nous voyions même dans le principe spirituel d’Eyö, inhérent au mvet, avec son « Au Commencement » évoquant la « Genèse », un écho à la Bible.

Croyant à la contamination chrétienne de la culture fang, où Tare Zame, Père-Dieu, ayant détrôné Mebeghe Me Kwa, s’était érigé au sommet du panthéon de notre mythologie, nous nous interrogions : les informations livrées par Tsira avaient-elles jamais été recoupées — à l’aune de nouvelles méthodologies — auprès d’autres dépositaires de la mémoire ancestrale ? A supposer qu’Oyono Ada Ngone, toujours lui, soit un personnage historique et ait « une peau presque blanche », probablement héritée de son histoire familiale ; une peau l’affiliant à la descendance européenne de Tare Zame, en quoi les caractéristiques physiques d’un seul individu devaient-elles définir l’identité mélanique de toute une population ? Et si, dans leur foyer originel, les Fang avaient hérité d’une com­plexion « quasi-caucasoïde », et que leurs coutumes les obli­geaient à se marier majoritairement entre eux, comment expli­quer leur mutation en un peuple totalement négroïde ?

Afin de lever notre doute « cartésien » — qui a fait autant de bien que de mal à la Raison humaine en ce qu’il a cherché à formater notre manière de penser et de sentir le monde — nous sommes repartis vers des écrits anciens, notamment ceux de l’explorateur franco-américain Paul Belloni du Chaillu, du missionnaire-ethnologue français Henri Trilles et de Moïse Nkoghe Mvé, dont les dépositions, d’une valeur histo­rique incontestable, sur l’apparence générale des Fang anciens, semblent se compléter. Moïse Nkoghe Mvé, ancien instituteur et député de Mitzic, a recueilli auprès de « per­sonnes nées vers les années 1880 », des témoignages laissant apparaître un peuple fang ayant, « les uns le teint noir, [alors que] la plupart avait le leur bronzé. » Trilles va plus loin. Son ouvrage, Quinze années au Congo français (chez les Fang), est un véritable « lieu de mémoire », une mine d’informations anthropologiques, qu’il nous livre au travers d’un questionnement ontologique : « Le Fang. – A quelle race appartient-il ? – Nègre ou Blanche ? – Bantou ou Nilotique ? – Comment s’appelle sa tribu : faut-il l’appeler Fang ou Pahouin ? – Le Fang est-il réellement Anthropophage ? L’est-il par besoin, par goût, par habitude ou par religion ? […] le Fang est-il Autochtone du Congo français ? D’où vient-il et où va-t-il ? » Ce questionnement vise un objectif clair : redéfinir l’ensemble d’idées construit autour de ce peuple qui fascine les observateurs étrangers. Un peuple dont l’origine reste énigmatique — d’où le terme francisé « Pahouin », utilisé par les Mpongwè pour désigner les Fang et signifiant « Je ne sais pas ». Afin de déchiffrer l’énigme de l’origine des Fang, Trilles entreprend la recension des récits de voyage, dont certains rattachent ce peuple au « rameau éthiopien » (Vivien de Saint Martin), faisant de lui un « frère blanc, ou tout au moins japhétique ». Les filiations sont si audacieuses qu’on y perçoit une fascination réelle. Le fait est que les Européens, plongés au cœur de la « noire sauvagerie africaine », sont frappés par les dissemblances assez prononcées au sein d’un même groupe ethnique. Certains traits décelés chez les Fang réactivent en eux le phantasme d’une « ancienne race caucasique » perdue en Afrique, tantôt identifiée à la branche japhétique, tantôt à la branche chamitique des fils de Noé..

Richard Burton, aventurier, explorateur et diplomate britannique note : « En arrivant chez les Fang, je m’attendais à trouver une race à la peau noire, aux regards féroces, aux membres épais : je fus singulièrement étonné de voir des hommes bien faits, au teint relativement clair, à la physionomie tout à fait avenante. Les traits ne sont nullement ceux des nègres ; beaucoup d’entre eux, s’ils étaient tout à fait blancs, pourraient passer pour des Européens. Leur aspect toutefois est celui d’un peuple nouvellement sorti des forêts. Beaucoup liment leurs dents en pointe, chez quelques femmes, les cheveux tombent au-dessous de la nuque et leur figure est douce. » Ailleurs, Burton souligne que la couleur des Fang est café au lait, quelques-uns en petit nombre sont très noirs, mais ceux-là, affirme-t-il au hasard, sont d’origine servile. Une autre description, tout de fascination et d’exagération mêlées, est tirée d’un article de Vivien de Saint Martin dans l’ouvrage Tour du monde (1868) : les Fang sont un « peuple nomade qui de proche en proche s’est étendu à l’Ouest jusqu’au golfe du bénin et aux approches du Gabon, les Fân, présente dans la configuration les traits caractéristiques de la race caucasique : le teint clair, la chevelure longue et douce, le profil européen. Ils appartiennent sans contredit à la race blanche africaine. » L’auteur force-t-il le trait de son portrait ? On peut le croire étant donné que l’enjeu sous-jacent ici consiste à « dénégrifier » le Fang en raison de son « apparence caucasique » renvoyant quelque peu à l’image de Tarzan.

Paul Belloni du Chaillu, quant à lui, remarqua lors de sa première rencontre avec les Fang : « [Ils] paraissent être le peuple le plus remarquable que j’eusse encore vu dans cette partie reculée de l’Afrique. D’une couleur plus claire qu’aucune des tribus de la côte, forts, grands, bien bâtis, ils témoignent d’une grande activité ; leur regard me semble aussi intelligent que celui des Africains qui n’ont pas encore de rapports avec les blancs. »

Au regard de tous ces témoignages, Henri Trilles va trancher en se basant sur ses propres observations : Si « le Fang appartient incontestablement à la race Bantoue […] le Fang est le moins Bantou de tous les bantous. Jetés en vedette à une de leurs extrémités, véritables guerriers des Marches, opposant aux progrès de l’Islamisme leur bloc impénétrable, Les Fang sont un des chaînons intermédiaires qui relient les races du Nil et de la Lybie aux races chamitiques proprement dites. Aussi leurs mœurs et leurs coutumes participent-elles des uns des autres. Ils seront chasseurs, mais aussi pasteurs ; noirs, mais aussi rouges et parfois blonds ; féroces, et souvent d’accueil facile et agréable. »

Les visiteurs européens arrivent en Afrique avec une idée figée du phénotype négroïde comme le laisse entendre Richard Burton : « une race à la peau noire, aux regards féroces, aux membres épais ». Or l’apparence du Fang les désarçonne, oppose un démenti à leurs préjugés. Le Fang exercera alors sur les Européens une fascination mêlée d’empathie car, jetés dans un milieu hostile, chargé de menaces, ils trouvent de « l’humain », une catégorie non africaine, chez ce peuple dont certains membres leur semblent proches par la pigmentation.





Deuxième méditation

Variation pigmentaire et processus d’hybridation



Teint noir, bronzé, rouge, clair, caucasique, parfois blond : tous ces traits physiques rapportés essentiellement par les observateurs européens tendent à indiquer que la variation de la complexion des Fang anciens n’a rien d’un mythe farfelu. Si, de notre point de vue, l’identification des Fang à la descendance chamitique ou japhétique relève d’un roman de missionnaire, il reste tout de même une question : pourquoi Paul Belloni du Chaillu, Richard Burton, Vivien de Saint Martin, Henri Trilles, Moïse Nkoghe Mvé, Tsira Ndong Ndoutoume, écri­vant à des périodes différentes en différents lieux et travers des prismes différents, se seraient-ils entendus pour « éclaircir » la peau des Fang anciens ?

Pour répondre à cette question, nous avons décidé de recueillir nos propres informations et de les ajouter à la discussion. C’est ainsi que nous nous sommes mis à ras­sembler nos souvenirs, à recueillir des témoignages, à reconstruire des arborescences généalogiques et lignagères, à recenser, dans notre propre contrée de Mitzic, au nord du Gabon, le nombre d’individus découvrant une pigmentation claire, cuivrée, « bronzée », « rouge » ou « blonde », faisant penser à un lointain métissage, à un long mécanisme d’adaptation au cli­mat tropical. Nous étions égale­ment interpellés par la diversité de la couleur des yeux (l’iris), incluant le noir, le marron, le brun, le brun-ambre, le vert. L’échantillon provisoire réalisé a donné lieu à un résultat fascinant. Il est apparu qu’au sein de notre propre arborescence lignagère, il y avait non seulement une proportion non négli­geable de sujets avec un teint cuivré ou très clair, on y rencontrait également beaucoup d’hommes et de femmes avec des yeux bruns ou verts. Une extension de la recension à d’autres villages (Mekuign, Adzim, le centre de Mitzic, le canton Ndoum) a donné des résultats tout simple­ment étonnants : dans chacun des villages, on trouve beau­coup de couleurs de peau dites « intermédiaires » (corres­pondant à celles des mulâtres, des quarterons, des octavons). Alors se sont posées d’autres questions : s’agit-il de simples accidents géné­tiques ? La récur­rence et la persistance de ces caractéristiques physiques, en climat tropical, relèvent-elles d’un jeu aléa­toire ? Quelles histoires se cachent derrière ces fortes varia­tions d’apparence au sein d’un même groupe ethnique ? Doit-on voir dans l’abondance de ces peaux cuivrées, ces com­plexions claires, ces yeux bruns, marrons, bruns-ambres, verts, les résidus ou les indices d’une histoire, à laquelle nous n’avons jamais cru jusque-là, dont les récits oraux font remonter l’origine en Afrique du nord et de l’est ?

La variation pigmentaire est un phénomène complexe. Il peut être engendré par les conditions environnementales ou par un processus d’hybridation menant à l’effacement progressif de certains traits physiques et à l’apparition d’un nouveau phénotype. Raymundo José de Souza Gayoso l’a montré dans une étude consacrée aux différentes strates de la popu­lation de Maranhão au Brésil. Il signale comment, de génération en génération, s’opère la mutation des phénotypes (noir/blanc) par le biais du métissage :

Tableau 1

Pour devenir blanc



Un Blanc et un Noir donnent naissance à un mulâtre

(moitié blanc, moitié noir)

Un Blanc et un mulâtre donnent naissance à un quarteron

(Trois-quarts blanc et un-quart noir)

Un Blanc et un quarteron donnent naissance à un octavon

(sept huitièmes blanc et un huitième noir)

Un Blanc et un octavon donnent naissance à un blanc

(individu complètement blanc)



Tableau 2

Pour devenir noir

Un Noir et un Blanc donnent naissance à un mulâtre

(moitié noir, moitié blanc)

Un Noir et un mulâtre donnent naissance à un quarteron

(trois-quarts noir et un-quart blanc)

Un Noir et un quarteron donnent naissance à un octavon

(sept huitièmes noir et un huitième blanc)

Un Noir et un octavon donnent naissance à un Noir

(individu complètement noir)



Loin d’être superfétatoire, la reproduction de ces tableaux (surtout le second) fait ressortir la manière dont, sur le long terme, le mécanisme d’hybridation mène à un nouveau phénotype. Certains biologistes y voient d’ailleurs une évolution incontournable de l’humanité. Stephen C. Stearns, auteur du célèbre ouvrage The Evolution of Life Histories (1992), prend comme modèle la population multiethnique du Brésil pour donner à voir un pro­cessus de brassage démographique qui achèvera de trans­former le vi­sage du monde. De même, Paul Taylor, dans un ouvrage publié en collaboration avec la Pew Research Center (The Next America: Boomers, Millennials, and the Looming Generational Showdown, 2014), estime qu’à l’horizon 2060, les Etats-Unis découvriront une « tapisserie ethno-raciale » totalement différente de celle d’aujourd’hui. La population blanche deviendrait minoritaire et passerait à 43% contre 85% en 1960. De fait, se posera la nécessité de redéfinir les catégories ethno-raciales, lesquelles, en raison d’un métissage exponentiel, ne se satis­feront plus de « l’étiquetage » restrictif actuel.

Les Fang anciens auraient-ils subi le même phénomène de brassage ? Grâce aux investigations en génétique, nous allons voir que la présence chez certains d’entre eux de traits phénotypiques non-négroïdes racon­terait l’épopée d’une odyssée qui n’a pas seulement été géographique, mais pointe la complexité de leur ances­tralité et le parcours sinueux de leurs épisodes migra­toires ?



Troisième méditation

Eurêka ! Quand la biologie moléculaire s’en mêle



En essayant de comprendre l’énigme de la variation pigmentaire chez les Fang, nous étions loin d’imaginer que la recherche génétique puisse nous aider à y voir clair. Tout juste savions-nous qu’aux Etats-Unis, des groupes ethniques, tels les Noirs, ayant été amputés de leur histoire, parvenaient désormais à reconstruire les filiations rompues grâce à une méthode associant l’analyse de l’ADN et des ar­chives historiques. Utilisée par Henry Louis Gates Jr, pro­fesseur à Harvard University, à travers une entreprise dénommée « AfricanDNA » —d’autres entreprises proposant le même type de services : Ancestry.com 3, 23andMe 3 et Family Tree DNA 3. Cette méthode a permis à d’innombrables Noirs américains, dont Michelle Obama et Spike Lee, de découvrir des branches caucasiennes au sein de leur histoire familiale. Dans l’ensemble, les résultats soulignent l’illusion de la « pureté raciale » aux Etats-Unis. Il y a eu un tel brassage pendant la période de l’esclavage que la quasi-totalité de Noirs américains est issue d’ancestralités bi-raciales ou multi-raciales, de même qu’une bonne proportion d’Américains leucodermes. Nous dressons ici un petit tableau de quelques personnalités célèbres ayant réussi à identifier le groupe ethno-linguistique de leurs ancêtres africains déportés en Amérique.



Condoleezza Rice, ex-Secrétaire d’Etat américain

affiliée génétiquement à l’ethnie Tikar du Cameroun

Samuel L. Jackson, acteur,

affilié génétiquement à l’ethnie Benga du Gabon

Ruth Simmons, première femme présidente d’une uni­versité d’élite américaine, Brown University,

affiliée génétiquement à l’ethnie Kota du Gabon,

Erykah Badu, chanteuse de musique R & B,

affiliée génétiquement à l’ethnie Bamiléké du Came­roun

Chris Tucker, acteur,

affilié génétiquement aux Mbundu du Congo/Angola

Oprah Winfrey, présen­tatrice de télévision/femme d’affaires,

affiliée génétiquement aux Kpelle du Libéria

LeVar Burton, acteur,

affilié génétiquement aux Haoussa du Nigéria

Quincy Jones, musicien et producteur,

affilié génétiquement à l’ethnie Tikar du Cameroun

Forest Whitaker, acteur,

Affilié génétiquement à l’ethnie Igbo du Nigéria

Chris Rock, acteur/humoriste,

affilié génétiquement à l’ethnie Udeme du Cameroun



Comme on le voit, l’ADN est devenu le lieu d’une archéologie capable de suppléer aux carences de l’anthropologie et surtout d’une historiographie africaine marquée de multiples zones d’ombre.

En effet, de nombreux travaux de recherche en biologie moléculaire essaient de comprendre depuis les années 1960 l’impact des mouvements migratoires sur la structure génétique des populations africaines. Dans un article publié par l’American Journal of Human Genetics (2002), Fulvio Cruciani et quinze de ses collègues généticiens sont parvenus à étayer, grâce à l’analyse des haplotypes du chromosome-Y humain, l’hypothèse d’anciennes migrations parties de l’Asie vers l’Afrique sub-saharienne – il s’agit, bien entendu, de mouvements migratoires plus récents, les premiers déplacements de l’homme ayant commencé en Afrique il y a environ 200000 ans. Menée à partir d’un échantillon de 608 individus mâles, sélectionnés au sein de 22 groupes de population, l’étude révèle que dans le nord du Cameroun, certains groupes ethno-linguistiques abritent un ensemble de chromosomes, d’une fréquence de 40%, issu des mutations du M207 et M173 de l’haplotype 117. Ce groupe de chromosomes présente une filiation avec ceux de la région ouest de l’Eurasie, de l’Asie centrale, du nord et du sud.

La présence au Cameroun de ce type de chromo­somes à une fréquence assez élevée a conduit à trois hypo­thèses : 1/elle s’expliquerait par une arrivée de gènes mâles d’Europe ou du Proche-Orient. 2/L’intégralité de certains gènes, tel le « super­clade » M9, serait d’origine africaine. 3/La présence de cet en­semble de chromosomes au Cameroun signale la trace d’une lointaine migration des populations mâles d’Asie vers l’Afrique. Cette dernière hypothèse emporte l’adhésion des auteurs car elle consolide les découvertes phylogéographiques des analyses de l’haplotype Y qui fait de l’Asie la source de plusieurs anciennes migrations ayant mené au peuplement de l’Amérique, de l’Océanie et de l’Europe. Il est donc raison­nable de postuler qu’un ancien patrimoine génétique asiatique (« Asian gene pool ») fut simultanément la source de l’haplotype 117b européen et de l’haplotype 117 camerounais des chromosomes M173. Bien que nombre de découvertes anthropologiques attestent de mouvements de populations plus récents entre l’ouest asiatique et l’Afrique, les modèles phylogéographiques pointent vers une histoire démographique plus ancienne, remontant probablement à 4100 ans.

Dans la continuité de ces travaux, Gemma Berniell-Lee et une autre équipe de chercheurs internationaux se sont inté­ressés, quant à eux, aux « implications génétiques et démo­graphiques de l’expansion bantoue en Afrique centrale. » La notion « d’expansion bantoue », expliquent-ils, « renvoie à un phénomène complexe comprenant la transmission de la cul­ture, de la langue, de la technologie et vraisemblablement des gènes. » Cette expansion a été décrite comme le plus im­portant mouvement de populations de l’histoire récente d’Afrique et serait partie, il y a 5000 ans, d’un foyer « originel » probablement situé dans le nord-ouest du Cameroun/sud-est du Nigéria. Au cours de cette migration, sans doute liée au déve­loppement de l’agriculture et à la découverte de la métallurgie, ces peuples bantous migrants auraient été poussés soit à l’isolement ou au mélange avec des populations vivant de cueillette et de chasse, notamment les Pygmées et les Khoi­sans.

Quel fut l’impact de cet important mouvement migratoire sur la structure génétique des populations pré-bantoues ? Là aussi, les chercheurs ont retrouvé la trace de « lignages géné­tiques non africains en Afrique centrale », confirmant les obser­vations déjà menées sur la haute fréquence d’un patri­moine héréditaire eurasien au nord du Cameroun. Ils ont sur­tout découvert un nombre substantiel d’individus appartenant à l’haplotype R1b1 (5, 2%). Celui-ci serait la signature géné­tique d’une lointaine vague migratoire de l’Asie vers l’Afrique. Outre le Cameroun, ce haplotype est présent au sein des populations d’Oman, d’Egypte, du Rwanda et du Soudan.

Certes l’analyse des lignages paternels en Afrique de l’ouest a révélé une présence prédominante d’un haplotype d’origine bantoue (le E1b1a ou le B2a) en même temps que quelques lignages pré-bantous autochtones (B2b), la présence non négligeable du lignage R1b1 dans les échantillons re­cueillis en Afrique centrale (avec une fréquence de plus de 5%) indique d’autres mouvements démographiques dans la région en dehors de l’expansion bantoue. Sa présence spora­dique, bien qu’à des fréquences peu élevées au sein de cer­taines populations africaines, résulterait d’une lointaine migra­tion de l’Eurasie vers l’Afrique car, d’après la phylogénie bien connue du chromosome Y, l’origine géographique du lignage R1b1 est située en Eurasie et non pas en Afrique. Contrairement à leurs collègues, Gemma Berniell-Lee et son équipe font re­monter cette migration Eurasie-Afrique à 7000 ans avant « l’expansion bantoue » même si cette date apparaît tout aussi approximative.

Dans leur conclusion, les auteurs livrent une INFORMATIONqui apporte des réponses, sans doute partielles, à l’énigme de la diversité des couleurs de peau constatée chez les Fang ou leurs « caractères dissemblables », selon le mot de Trilles. Ils notent que la population fang présente une haute fréquence de d’haplotype R1b1, dérivé probablement d’une migra­tion eurosiatique. Or non seulement la présence des Fang dans cette région est très récente, il semble aussi qu’ils y soient entrés par les plaines du nord-est du continent aux 17ème et 18ème. Les auteurs laissent ainsi entendre que les Fang feraient partie des populations ayant introduit ce patrimoine génétique d’origine eurasiatique en Afrique centrale. En un sens, cette conclusion confirme pratiquement l’intuition d’Henri-Louis Trilles qui pensait que « Les Fang sont un des chaînons inter­médiaires qui relient les races du Nil et de la Lybie aux races chamitiques [noires] proprement dites. » En d’autres termes, la variation pigmentaire qu’on a relevée chez les Fang résulterait de la présence du haplotype R1b1 issu d’un mélange avec des populations eurasiatiques ou du Moyen-Orient. Il s’agit d’une INFORMATION CAPITALE pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique centrale. Au final, le Vieux Tsira Ndong ne racontait pas de balivernes. Oyono Ada Ngone, l’un des ancêtres mythiques du peuple fang, avait certainement « la peau presque blanche ». Les analyses génétiques tendent à lui donner raison.

Blogs.mediapart.fr
Vendredi 29 Juillet 2016

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