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Injustice internationale : « CPI, le grand désastre »





Dans une enquête très fouillée, Le Joker des puissants, la journaliste Stéphanie Maupas raconte comment la Cour pénale internationale, créée en 2002, a bien vite oublié la promesse d’une justice internationale, pour devenir une arme diplomatique aux mains de certains États seulement.


Stéphanie Maupas est l’une des très rares journalistes se consacrant depuis plus de quinze ans au fonctionnement de la justice internationale. Installée à La Haye, elle a vécu et documenté tous ses soubresauts : fonctionnement laborieux du TPIY (le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslovie), ses procès loupés, interminables ou avortés (elle couvrit le procès du Serbe Milosevic), ses batailles internes, jalousies d’enquêteurs, batailles de magistrats…

Depuis 2002, Stéphanie Maupas suit à la loupe la Cour pénale internationale. Cette année-là, la CPI était une magnifique promesse, l’espoir de la fin de l’impunité pour les dictateurs, tyrans et chefs de guerre. Il lui revenait de poursuivre les auteurs de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. Sa création était le résultat tant attendu d’années de féroces batailles diplomatiques qui avaient abouti en 1998 au traité de Rome, adopté par 120 États, malgré l’opposition farouche des États-Unis qui, avec seulement six autres États, votèrent contre.

Qu’est devenue cette promesse ? Elle s’est perdue et c’est bien ce naufrage d’une institution devenue arme aux mains de quelques États que documente de manière détaillée et rigoureuse Stéphanie Maupas dans le livre Le Joker des puissants, le grand roman de la Cour pénale internationale. Car le bilan est aujourd’hui affligeant. En presque quinze ans et après plus d’1 milliard de dollars de dépensés, la CPI n’a rendu que trois jugements, dont un acquittement. Son procureur a conduit vingt examens préliminaires, dont huit ont abouti à l’ouverture d’enquêtes. Toutes concernent l’Afrique…

Au moment où se tient à La Haye le procès de l’ancien dirigeant ivoirien Laurent Gbagbo, dans des conditions particulièrement critiquables, la lecture de ce passionnant livre-enquête est édifiante. La CPI a eu d’entrée de jeu les ailes coupées pour n’être plus qu’une arme de dissuasion et un outil politique utilisé par quelques grandes puissances. Les fragilités de son statut (elle ne dispose, par exemple, pas de moyens d’enquête spécifiques) sont une explication. D’autres ont trait à la médiocrité de certains de ses responsables.
Premier visé par ce livre : l’Argentin Luis Moreno Campo, qui fut pendant neuf ans le procureur de la CPI, jusqu’en 2012. Son bilan n’est pas seulement inexistant. Soucieux d’abord de sa communication, aimant paraître aux côtés de George Clooney et Angelina Jolie, prêt aux compromis les plus scandaleux avec les grandes puissances, Campo aura décrédibilisé l’institution à la vitesse de la lumière, sur fond de scandales divers et de rumeurs persistantes de corruption.
La CPI est aujourd’hui un des bras armés des diplomaties occidentales. C’est ce que disent, non sans raison, les pays africains. Afghanistan, Irak, Syrie, Sri Lanka, mais aussi Égypte et tant d’autres pays : la liste est longue des États où les violations massives des droits de l’homme sont perpétrées sans que la CPI ne daigne seulement s’y intéresser. C’est cet échec qu’il est peut-être possible de surmonter si une nouvelle mobilisation venait à convaincre les États et les Nations unies que la justice internationale, plus que jamais, est aussi un mode de prévention et de règlement des conflits.

MEDIAPART/STEPHANIE MAUPAS
Vendredi 11 Mars 2016

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